Foto: Jeff Strout
Trente-et-un
décembre. Minuit moins dix. Les pyrotechniques fusées ont
bien du mal à trouver leur souffle et à se métamorphoser
en soleil, rosaces et autres cascades lumineuses et explosives dans le
ciel lourd et humide de la Nouvelle-Orléans. À peine nées,
aux confins d'une stratosphère nébuleuse, elles redescendent,
flageolantes, et vont mourir, lasses, alourdies de trop de moiteur, dans
les eaux brouillées du Mississipi.
Sur
le pont supérieur du Delta Queen, un chef d'orchestre noir en habit
blanc dirige avec le sérieux qui convient à la précarité
de l'instant, une folie de fumées, de vapeurs, de sons et de couleurs.
La grande cheminée du vieux bateau à aubes répond
à la baguette du maestro et se met à chanter. Sons de machines
et de force. La vapeur du bateau se mêle à la brume et, parsemée
de particules d'or égarées, tente une montée dans
le ciel pour retomber de tout son poids sur la foule nonchalamment installée
près du fleuve, béate. Toutes rancoeurs oubliées,
toutes haines dissipées, 300 000 personnes s'accrochent ensemble
aux derniers lambeaux du temps qui passe. Il y a de la paix dans l'immobilité
de l'air.
Soudain,
la voix de la sirène de brume dominant toute autre fanfare, tel
le tuba des orchestres de jazz, s'immisce dans le concert et envahit l'espace,
réaliste et lugubre. Elle dérange, elle fait mal et ravive
les pensées. Son cri de mort et de passion est intimement lié
à la dantesque euphorie des dernières secondes de vie de
l'année. La chaleur et la moiteur amollissent les mouvements, ralentissent
les gestes. La brume, mêlée aux vapeurs et aux fumées
des fusées que le ciel n'a pu absorber, est à ras de terre.
On ne se voit plus, on se devine et on se sent, unis dans une même
émotion. Six, cinq, quatre, trois, deux, un, zéro. Les cheminées
hurlent avec la foule. Il est minuit, les cloches des multiples églises
de la Nouvelle-Orléans, toutes dénominations unies, mêlées
aux sirènes des bateaux et aux cris de la foule, ravivent la mémoire
acerbe de l'année qui s'achève. Des chandelles par milliers
s'allument et s'éteignent aussitôt, vaincues par l'humidité
de l'air; ça sent la chapelle. Dans le brouillard intense, on ne
sait plus qui on embrasse.
Qu'importe.
C'est pour cela que la fête existe, pour oublier, pour aimer.
La
nouvelle année louisianaise ne va pas s'égrener en mois,
mais en fêtes. La rigidité des chiffres fait place à
la poésie des mots. Festival mondial de la Jambalaya, Festival des
Bayous, Cool Jazz Festival, Festival Cajun, Carnaval de Mamou, Festival
du cocodrile, du coton, du graton et le rubicond Festival de la tomate
créole, forment la cour fastueuse d'un monarque puissant et enjoué:
le Carnaval de la Nouvelle-Orléans, le Mardi-gras. Chanté
en jazz, en blues, en acadien, en créole, en zydeco, en tambour,
en trompette, en solo, en mambo, en noir et blanc ou en couleur, il est
le roi joufflu et bon enfant qui, pendant quatre semaines, règne
sur des sujets également heureux et comblés.
Dans
ce vieux Sud profond, traditionnel et divisé, la fête est
indispensable à un équilibre personnel et collectif, venu
du fond des temps et des âges.
La
superficielle notion instillée aux touristes, afin de donner à
l'événement une "french flavor", selon laquelle Mardi-gras
serait une création française du XVIIIe siècle est
historiquement absurde. La nécessité de fêtes et de
réjouissances avant l'austérité du catholique carême
est évidente, mais n'est pas la raison profonde du Carnaval de la
Nouvelle-Orléans.
La
collision, coordination et précipitation de cinq éléments
disparates sont à l'origine de ce frénétique besoin
de fusion dans la joie: les fêtes d'hiver de la société
blanche de planteurs de coton et de canne à sucre, la nécessité
vitale de préserver les coutumes africaines, la situation géographique
et l'influence des festivités des Caraïbes, le maintien des
rites et des fêtes des Anglo-saxons sur la route de l'Ouest, et englobant
le tout, la commercialisation américaine des loisirs. Ces coutumes
répétitives en perpétuelle évolution se sont
fondues, enchevêtrées et ont enfoncé leurs racines
dans la vie de la communauté. Elles sont devenues essentielles au
rythme de la vie du Sud.
Développée
par l'élite qui passait oisivement les mois d'hiver dans les bals
et les fêtes, et rendait de fréquentes visites aux planteurs
des îles, la vie des plantations avait atteint son apogée
dans les possessions espagnoles, françaises et anglaises des Caraïbes
aux XVIe et XVIIe siècles. Le système s'est étendu
en Louisiane au XVIIe siècle en passant par la Barbade, St-Domingue,
la Martinique et Cuba. Puis vint l'abolition de l'esclavage. En se libérant,
la communauté noire a bougé, émigré vers les
villes, et embarqué sur des bateaux pour l'Amérique, à
la recherche d'un monde meilleur. La Nouvelle-Orléans mixte s'est
alors développée.
Une
nouvelle classe est née d'une impulsion: l'effort des esclaves de
s'arracher à l'oppression par un contact sexuel avec les Blancs.
Mais, malgré le Code Noir français de 1724 qui autorise les
Blancs à libéraliser les conditions de vie des esclaves,
les inter-mariages excluaient totalement les nouveaux affranchis. Ces derniers
restaient, pour les Noirs comme pour les Blancs, les rebuts d'une société
rejetée et honteuse.
Une
troisième caste est donc apparue, celle des Noirs affranchis, devenus
aisés et qui eux-mêmes possédaient des esclaves.
La
société blanche s'est alors trouvée face à
une société noire libre, dans une position de double défensive:
entre eux et contre les esclaves dont les deux groupes profitaient. Situation
on ne peut plus folle et étouffante. Il fallait une explosion. Une
drôle de guerre, une paix par la fête, un carnavalesque miroir
du ridicule.
Mardi-gras
représentait donc un climax annuel et nécessaire. Un dépassement
ironique de la grotesque situation des maîtres blancs se trouvant
à égalité avec leurs subalternes devenus puissants.
Forcés au coude à coude et au côte à côte,
le corps à corps n'était plus qu'une douce et ultime étape
à franchir. Mieux valait en rire. Ensemble. Bien que farouchement
attrayant, l'enjeu était fragile. Carnaval, carne levare,
le détachement de la chair a permis de se mettre dans la peau de
l'autre. L'inversion de soi, présidée par l'évêque
des fous est au coeur du Mardi-gras, le thème central de la festivité
étant la fantaisie de devenir autre, de se transformer pour un jour
en ce que l'on n'ose pas désirer être le reste de l'année.
Le déguisement devient l'affranchissement total de l'être;
comment savoir sous le masque et le maquillage si la bouche appartient
à un esclave ou à un affranchi, à un noir de couleur
claire ou à un blanc basané? Un vocabulaire exclusif au Mardi-gras
se développe. On joue avec les mots, l'orthographe, la mythologie
et la mystique. On vénère le culte de la folie douce et du
vice versa en attaquant par le jeu les plus acerbes sujets.
Foto: Jeff Strout
Dans
un désir effréné de mixitude, les groupes ethniques
et les classes sociales empruntent les rituels, imitant et déformant
le vocabulaire et les dialectes de chacun. Depuis la fin du XIXe siècle,
les mots et particularités syntaxiques créoles ont été
absorbés par la domination politique et démographique anglo-américaine
et transformés en un jargon unique et propre au Carnaval. Le double
jeu à double face devient alors parade, et porte le nom de Mystik
Krewe of Janus.
La
parade Zulu est le dénouement de l'intrigue raciale toujours omniprésente
dans le Sud. Des Blancs déguisés, maquillés, vêtus
de pagnes et coiffés de perruques frisées font partie du
cortège, main dans la main avec des Noirs en habit de planteur ou
habillés de robes à crinolines à la Scarlett O'Hara,
quand ils ne se parodient pas eux-mêmes.
La
fête montre ici une capacité renouvelée d'assimiler,
de stimuler, de dévoiler les aspirations les plus diverses, non
seulement sociales mais asociales, non plus d'orientation européenne
mais américaine, non plus aristocrates mais populaires; Carnaval
devient l'instigateur malin de l'expression des rôles et des aspirations
au-delà de la simple inversion dans leurs formes quotidiennes. Il
reflète une image distordue de la société et déplace
les convictions. Plus le miroir est grand et fastueux, plus l'image renvoyée
est troublante. Elle dérange.
Dans
les miroirs déformants d'une galerie des glaces dont les dorures
éblouissent encore mais dont la magnificence se perd dans les brouillards
des esprits et dans les matinales vapeurs du delta, dans les débauches
de rires et de vin, il semble que la lumière qui jaillit des costumes,
des paillettes, des cuivres et des regards répond à l'antique
besoin de reproduire au début du printemps, ensemble, un grand mouvement
solaire.
Ensemble,
pris dans une double spirale montante et ascendante on cherche, dans la
paix sociale qui règne pendant le Carnaval, comme dans la paisible
célébration du passage d'une année à l'autre,
l'espoir d'un monde meilleur, affranchi des haines et des tabous.
Si
tu veux la paix, prépare la fête!